DefTech

Penser la connectivité dans le domaine naval

Disposer d’une maîtrise des technologies cyber est également nécessaire pour le déploiement futur de systèmes de surface (ASV) et sous-marins (AUV) inhabités. Les ASV et AUV – surtout ces derniers – pourraient d’ailleurs inaugurer de nouveaux modèles de conflictualité, laissant plus de latitude à la destruction des systèmes adverses. En l’absence de plateformes habitées, il est fort possible que des actions offensives soient plus fréquentes, les représailles étant bien plus limitées dans le cas où seuls des systèmes inhabités – pilotés ou autonomes – sont détruits (3).

Les vulnérabilités spécifiques

La numérisation du domaine naval induit toutefois des vulnérabilités qui ne doivent pas être sous-estimées. L’agression logique, autrement appelée cyberattaque, est le danger le plus évident. Elle est d’autant plus plausible que les navires de guerre seraient appelés à embarquer des systèmes conçus sur une base matérielle ou logicielle civile (ex. : Windows Server) ou que les protocoles de communication entre le navire et ses drones d’accompagnement ainsi qu’entre le navire et les échelons plus élevés de commandement seraient multiples. L’exemple de certains maliciels ayant déjà affecté des systèmes militaires (Conficker en 2009) ou visant des vulnérabilités particulièrement profondes (NotPetya en 2017) a de quoi inquiéter, surtout dans une optique de maintien en condition opérationnelle (MCO) naval sur une base programmée avec des cycles relativement longs (4). Le choix doit ainsi être fait – en l’état de la technologie – entre le raccourcissement des cycles de MCO pour des mises à jour de cybersécurité profondes, au risque de peser sur les opérations, et la poursuite du rythme actuel, au risque de vulnérabilités non résolues. En ce sens, les navires de guerre numérisés sont soumis aux mêmes contraintes que l’ensemble des systèmes industriels numériques, renforçant l’image de l’« usine connectée flottante ».

En termes d’architecture navale, l’ambition peut parfois se révéler contre-productive. La volonté de créer des ruptures trop franches, comme ce fut le cas dans le design et la conception du DDG-1000 classe Zumwalt aux États-Unis, peut aboutir à des échecs industriels. Le Zumwalt, qui devait représenter la nouvelle génération de destroyers de premier rang de l’US Navy, a ainsi péché par ambition. Les multiples retards et dérapages financiers du programme – le coût final de chaque navire est estimé à 7,5 milliards de dollars, ce qui en fait les navires non nucléaires les plus chers de l’histoire (5) – ont démontré que la politique de la « technologie de rupture » pouvait avoir un coût finalement trop élevé. Là aussi, un choix paradoxal s’impose : le bond majeur en avant au risque d’un programme raté comme le Zumwalt (6), ou l’innovation incrémentale, au risque, vu la durée des programmes d’armement, de prendre un retard opérationnel considérable.

Il s’agit ici de réévaluer complètement la place des systèmes de communication au sein des unités navales et du domaine dans son ensemble. La numérisation croissante impliquant un changement important dans le système de combat du bâtiment, l’architecture doit également évoluer pour mieux protéger certains éléments, tant contre les dommages physiques que contre les agressions numériques. L’interconnexion par exemple de l’ensemble des systèmes du navire (propulsion, combat, etc.) crée autant de points d’entrée logiques que de sous-systèmes connectés. Il y a donc un enjeu majeur à ce qu’aucune porte dérobée ne subsiste, au prix le plus souvent d’une performance moindre dans le traitement des données. En ce sens, la vulnérabilité électromagnétique n’est pas à sous-estimer non plus. Aux États-Unis, l’Office of Naval Research travaille d’ailleurs depuis le début de la décennie 2010 à la mise au point de systèmes résilients, mais aussi de capacités navales de leurrage électro-magnétique distribuées au travers d’un réseau de drones. La question du déni électromagnétique, domaine sur lequel les principales puissances investissent depuis quelques années, devient alors une préoccupation majeure.

Il appartient également, suivant ce même exemple du Zumwalt de considérer les effets secondaires de la numérisation. L’un d’entre eux, qui n’est d’ailleurs pas propre au domaine maritime, est celui de l’évolution de la consommation énergétique des équipements. La communication, sans fil notamment, est une très grande consommatrice d’électricité, d’autant plus dans le cas de liaisons permanentes. Identiquement, le défi est grand de disposer de systèmes énergétiques performants pour des plateformes numérisées autonomes comme les futurs drones sous-marins de très grande taille (XLUUV), à l’image de l’Orca de Boeing. En réalité le foisonnement technologique actuel impose de penser la numérisation dans de nombreuses dimensions, en lien avec un ensemble de problématiques (énergie, communications satellitaires, etc.) ou technologies connexes (IA, informatique quantique, etc.). L’interaction de plus en plus forte entre l’ensemble de ces domaines oblige à les considérer en écosystèmes, enjeu d’autant plus complexe qu’il nécessite de multiples compétences, difficilement accessibles sauf aux plus grands groupes.

Le rapport avantages/inconvénients en faveur de la numérisation ?

L’un des grands avantages apportés par la numérisation des opérations navales – en particulier à bord des navires eux-mêmes – est la réduction du personnel embarqué. En automatisant nombre de fonctions, le besoin de techniciens/officiers mariniers spécialistes est plus réduit que par le passé, avec des équipages dont la taille ne cesse de diminuer pour des navires de plus en plus polyvalents. Identiquement, l’introduction des capteurs-effecteurs déportés au travers de drones autonomes participe à l’amélioration de la performance du navire, soit en lui permettant de couvrir des zones plus vastes, soit en lui offrant des capacités supplémentaires. Il peut dans ce cas en résulter une augmentation de la polyvalence des unités navales, faisant de chaque unité de premier rang une plateforme complète de lutte anti-sous-marine, antiaérienne et au-dessus de la surface, bien au-delà des capacités actuelles. Le nombre de capteurs augmentant, à la fois en nature et en nombre, le système central qui les relie doit également être capable d’en traiter les données en temps plus ou moins réel, impliquant de disposer des industriels capables de fournir des systèmes robustes, fondés pour certains sur des briques d’intelligence artificielle (machine learning pour les données sonar ou image par exemple).

En reprenant l’enjeu de l’interopérabilité des systèmes cyber ou autonomes au sein des forces combinées et des alliances – OTAN principalement – se fait jour l’enjeu industriel des écosystèmes fermés. En effet, il existe un risque certain que, dans un futur relativement proche, seuls les systèmes développés par les industriels des pays d’une alliance donnée puissent être utilisés au sein de celle-ci. De la même façon, les alliances dans le domaine cyber reposant sur un partage des vulnérabilités plutôt que sur celui des forces, il se pourrait que ces mêmes systèmes ne puissent à l’avenir être exportés vers des pays tiers. En ce sens, un impact des réglementations de limitation des exportations – type ITAR (International Traffic in Arms Regulations) ou EAR (Export Administration Regulations) aux États-Unis – aurait des effets collatéraux particulièrement importants pour les industries européennes de défense.

En outre, cette situation impose une évolution profonde des marines au niveau humain. Avec un système profondément numérisé, il s’agit de plus en plus de disposer de personnels qui soient à la fois de bons connaisseurs de leur spécialité d’origine (systèmes d’armes, capteurs, etc.) et capables de mettre en œuvre une plateforme navale numérisée et connectée. La polyvalence du navire de guerre connecté impose par elle-même une polyvalence de l’équipage, d’autant plus grande que celui-ci se réduit rapidement.

Conclusion

En prenant en compte l’ensemble de ces éléments, la progression de la numérisation des marines de guerre ne pourra se faire qu’au prix de la levée d’un certain nombre d’obstacles. Les plus évidents sont bien entendu sécuritaires puisque la numérisation entraîne nécessairement une vulnérabilité aux actions cyber et de guerre électronique. Les investissements chinois et russes – suivis depuis la Third Offset Strategy par les États-Unis – dans ces domaines ont de quoi inquiéter les Européens, dont l’essentiel des confrontations se fait pour le moment face à des forces ennemies situées dans le bas du spectre techno-opératif. Le retard accumulé par l’Europe dans les technologies de l’information et de la communication en général risque ainsi de peser lourd dans la balance des choix militaires futurs.

Avatar photo

Nicolas Mazzucchi

Docteur en géographie économique, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Nicolas Mazzucchi est spécialiste des questions énergétiques et des stratégies d’influence entre acteurs étatiques et entreprises dans le cadre de la mondialisation. Ses domaines de compétence incluent également les problématiques d’influence et de guerre informationnelle au travers de l’étude de la cyberstratégie.